L’exit tax est l’une des surprises fiscales les plus désagréables pour les entrepreneurs et investisseurs qui quittent la France. Peu connue du grand public, elle peut pourtant générer des obligations fiscales de plusieurs centaines de milliers d’euros, même si vous n’avez pas encore vendu le moindre titre. Ce guide vous explique qui est concerné, comment le calcul fonctionne, et quelles stratégies permettent de gérer cette imposition de façon optimale.

Avertissement : Ce guide est à visée informative. La fiscalité internationale est complexe et évolue régulièrement. Consultez un expert fiscal avant toute décision.

Qu’est-ce que l’exit tax ? Définition et histoire

L’exit tax française est codifiée à l’article 167 bis du Code Général des Impôts. Elle taxe les plus-values latentes, c’est-à-dire les gains non encore réalisés, sur les droits sociaux, valeurs, titres et droits détenus par les contribuables qui transfèrent leur domicile fiscal hors de France.

En clair : si vous partez vivre à l’étranger avec des actions d’une société dont la valeur a augmenté depuis votre acquisition, la France vous taxe sur ce gain comme si vous aviez vendu ces titres le jour de votre départ, même si vous ne les avez pas vendus.

Ce mécanisme existe depuis 1999, mais il a été profondément remanié en 2011 (loi de finances 2012) après que la Cour de Justice de l’Union Européenne avait condamné la version initiale. Pour une synthèse officielle, consultez la documentation BOFIP sur l’exit tax (art. 167 bis CGI). La version actuelle est plus équilibrée, notamment grâce au mécanisme de sursis de paiement.


Qui est concerné ? Les seuils à connaître

L’exit tax ne s’applique pas à tous les expatriés. Deux conditions cumulatives doivent être remplies.

Condition 1 : Avoir été résident fiscal français pendant au moins 6 des 10 dernières années

Si vous n’avez pas été domicilié fiscalement en France pendant au moins 6 des 10 années précédant votre départ, vous n’êtes pas concerné par l’exit tax. Cette condition exclut par exemple les expatriés de retour en France qui repartent rapidement.

Condition 2 : Détenir des titres dépassant certains seuils

Au moment du transfert de domicile, vous devez détenir l’un ou l’autre des éléments suivants :

  • Des titres dont la valeur globale dépasse 800 000 euros (toutes sociétés confondues)
  • Des titres représentant plus de 50% des droits dans une même société, quelle que soit leur valeur

Exemples concrets :

  • Vous détenez un portefeuille d’actions cotées d’une valeur de 1 200 000 euros → concerné (seuil 800k€)
  • Vous êtes actionnaire à 60% d’une SAS valorisée à 200 000 euros → concerné (seuil 50%)
  • Vous détenez des actions pour 500 000 euros avec des participations toujours inférieures à 50% → pas concerné

Les titres visés

L’exit tax s’applique aux :

  • Actions et parts sociales de sociétés
  • Obligations convertibles en actions
  • Droits de souscription ou d’attribution
  • Titres de FCPR, FCPI, FIP
  • Parts de fonds d’investissement de droit étranger

Les biens immobiliers ne sont pas visés par l’exit tax (ils restent imposables en France par d’autres mécanismes).


Comment calculer la plus-value latente ?

La plus-value latente est la différence entre :

  • La valeur des titres au jour du départ (prix de marché pour les titres cotés, valeur vénale pour les titres non cotés)
  • Le prix d’acquisition de ces titres (coût historique)

Formule : Plus-value latente = Valeur au départ − Prix d’acquisition

Exemple : Sophie a fondé une SAS en 2019 et détient 100% des parts. Elle a investi 10 000 euros au départ. En 2026, la société est valorisée à 2 millions d’euros. Elle quitte la France pour le Royaume-Uni.

Plus-value latente = 2 000 000 − 10 000 = 1 990 000 euros

Sur cette somme, les taux qui s’appliquent sont ceux du droit commun en vigueur au moment du départ (prélèvement forfaitaire unique de 30% en 2026, soit 12,8% d’IR + 17,2% de prélèvements sociaux).

Impôt théorique = 1 990 000 × 30% = 597 000 euros

Attention : si Sophie bénéficie du sursis de paiement (voir ci-dessous), elle n’a pas à payer cet impôt immédiatement.


Le sursis de paiement : le mécanisme clé

L’atout principal du dispositif actuel est le sursis de paiement. Dans certaines conditions, vous n’avez pas à payer l’exit tax au moment de votre départ, mais seulement lors de la cession effective des titres.

Sursis automatique : transfert vers un pays de l’UE ou de l’EEE

Si vous transférez votre domicile fiscal vers un pays membre de l’Union Européenne ou de l’Espace Économique Européen (Islande, Norvège, Liechtenstein) ayant conclu avec la France une convention d’assistance administrative pour lutter contre la fraude fiscale, le sursis de paiement est automatique et sans formalité particulière.

Pays concernés : Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Italie, Portugal, Pays-Bas, Suède, Danemark, Finlande, Grèce, Irlande, Luxembourg, et les autres États membres + Islande, Norvège, Liechtenstein.

Sursis sur demande : transfert hors UE/EEE

Pour un départ vers un pays hors UE/EEE (Suisse, Émirats, Singapour, USA, Canada, etc.), le sursis de paiement n’est pas automatique. Vous devez :

  1. En faire la demande expresse dans votre déclaration
  2. Constituer des garanties auprès de l’administration fiscale (nantissement de titres, caution bancaire) pour couvrir le montant de l’impôt théorique
  3. Désigner un représentant fiscal en France

Les garanties peuvent représenter une contrainte importante, surtout si les titres sont illiquides (SAS non cotée, par exemple).


Les conditions de dégrèvement : quand l’impôt disparaît

L’exit tax peut être dégrevée (annulée) dans plusieurs situations.

Dégrèvement après 5 ans (pays UE/EEE)

Si vous restez résident fiscal dans un pays de l’UE/EEE pendant 5 ans après votre départ sans céder les titres, l’exit tax est définitivement dégrevée. C’est la règle issue de la réforme de 2014.

Avant 2014, ce délai n’était que de 2 ans pour les départs vers l’UE, une modification défavorable aux contribuables introduite par la loi de finances 2014.

Dégrèvement après 2 ans (pays hors UE/EEE)

Pour les départs vers des pays hors UE/EEE, le dégrèvement intervient après 2 ans de conservation des titres sans cession.

Dégrèvement en cas de moins-value lors de la cession effective

Si, au moment où vous vendez finalement les titres, leur valeur est inférieure à ce qu’elle était au jour de votre départ, l’impôt est recalculé sur la base de la plus-value réelle (qui peut être inférieure à la plus-value latente initiale, voire nulle en cas de moins-value).

Dégrèvement en cas de retour en France

Si vous revenez vous installer en France avant d’avoir cédé les titres, l’exit tax est dégrevée. C’est une incitation au retour prévue par le législateur.


Les obligations déclaratives : quoi remplir et quand

Que vous bénéficiez ou non d’un sursis de paiement, des obligations déclaratives s’imposent.

La déclaration 2074-ETD

Le formulaire 2074-ETD (État de sortie / Déclaration) doit être déposé avec votre déclaration de revenus de l’année du départ. Il recense :

  • Les titres détenus au moment du départ
  • Leur valeur au jour du départ
  • Leur prix d’acquisition
  • La plus-value latente calculée pour chaque ligne de titres

Ce formulaire est obligatoire même si vous bénéficiez d’un sursis de paiement et que vous ne payez donc rien immédiatement.

Les déclarations annuelles de suivi

Tant que vous n’avez pas cédé les titres et que l’impôt n’est pas acquitté ou dégrevé, vous devez déposer chaque année une déclaration de suivi (formulaire 2074-ETD suivi) indiquant que vous conservez toujours les titres et que les conditions du sursis sont maintenues.

Manquer une déclaration de suivi peut entraîner la déchéance du sursis et l’exigibilité immédiate de l’impôt.

Après la cession

L’année de la cession effective des titres, vous devez déposer le formulaire 2074-ETS (État de sortie / Cession) qui recalcule l’impôt sur la base de la plus-value réelle de cession.


Stratégies légales pour anticiper et optimiser

1. Le timing du départ

Si vous envisagez de céder vos titres dans les 2 à 5 ans après votre départ, le timing de ce départ par rapport à la cession est crucial. Partir après la cession (en restant résident fiscal français) peut être plus avantageux si le taux d’imposition dans votre pays de destination est plus favorable sur les plus-values que le PFU français de 30%, et que vous n’êtes pas contraint par d’autres considérations.

À l’inverse, partir avant une valorisation importante (par exemple, avant une levée de fonds qui fait monter la valorisation) réduit la plus-value latente et donc l’exit tax éventuelle.

2. Les donations avant le départ

Une donation de titres à vos enfants avant votre départ peut réduire le montant des titres que vous détenez à titre personnel. Les droits de donation s’appliquent, mais les abattements (100 000 euros par enfant, renouvelables tous les 15 ans) peuvent rendre cette stratégie intéressante selon le montant en jeu.

Attention : les donations effectuées dans les 5 ans précédant le départ peuvent être remises en cause si l’administration fiscale considère qu’elles ont été faites dans un but exclusivement fiscal (abus de droit).

3. Les restructurations de holding

Certains entrepreneurs réorganisent leur structure actionnariale avant le départ (apport de titres à une holding, par exemple) pour modifier les conditions d’application de l’exit tax. Ces opérations sont légitimes mais doivent être planifiées avec soin et bien documentées pour éviter tout risque de remise en cause.

4. Le choix de la destination

Partir vers un pays de l’UE/EEE plutôt que vers un pays tiers permet de bénéficier du sursis automatique sans avoir à constituer des garanties. Si votre objectif est de conserver les titres longtemps sans les céder, la destination UE/EEE est beaucoup plus simple à gérer administrativement.


Cas pratiques

Cas 1 : Le freelance avec une SAS

Antoine est consultant indépendant. Il a créé une SAS en 2021 avec un capital de 5 000 euros. En 2026, la société réalise 150 000 euros de bénéfices annuels et est valorisée à 750 000 euros (5x les bénéfices). Il détient 100% des parts et veut partir à Lisbonne.

  • Seuil des 800k€ : non atteint (750k€ < 800k€)
  • Seuil des 50% : atteint (100% > 50%)
  • Il est donc concerné par l’exit tax
  • Plus-value latente : 750 000 − 5 000 = 745 000 euros
  • Impôt théorique : 745 000 × 30% = 223 500 euros
  • Comme il part au Portugal (UE), sursis automatique. Il dépose la 2074-ETD et ne paie rien immédiatement
  • S’il conserve les parts 5 ans sans les vendre, l’exit tax est dégrevée

Cas 2 : Le fondateur de startup

Clara a fondé une startup en 2020 avec 1 000 euros. En 2026, après deux levées de fonds, elle détient encore 35% des parts de la société, valorisée à 10 millions d’euros (sa participation = 3,5 millions d’euros). Elle veut partir à Dubaï.

  • Seuil des 800k€ : atteint (3,5M > 800k€)
  • Elle est concernée par l’exit tax
  • Plus-value latente sur ses parts : 3 500 000 − 1 000 = environ 3 499 000 euros
  • Impôt théorique : 3 499 000 × 30% = 1 049 700 euros
  • Dubaï est hors UE/EEE : sursis sur demande avec constitution de garanties
  • Elle devra nantir des titres ou obtenir une garantie bancaire de ~1 million d’euros

Cas 3 : L’investisseur particulier

Bernard détient un portefeuille d’actions cotées (Total, LVMH, Air Liquide) valorisé à 1,2 million d’euros. Son prix d’achat moyen était de 700 000 euros. Il veut partir en Grèce.

  • Seuil des 800k€ : atteint (1,2M > 800k€)
  • Vérifier le seuil de 50% : il détient des fractions infimes des sociétés cotées → seuil non atteint, mais le premier seuil suffit
  • Plus-value latente globale : 1 200 000 − 700 000 = 500 000 euros
  • Impôt théorique : 500 000 × 30% = 150 000 euros
  • La Grèce est dans l’UE : sursis automatique
  • Après 5 ans sans cession, dégrèvement total

Destinations et exit tax : ce qu’il faut savoir

L’exit tax ne disparaît pas selon votre destination : elle s’applique dès lors que vous quittez la France. Mais votre destination influe sur les conditions du sursis :

Pays UE/EEE (sursis automatique) :

Pays hors UE/EEE (sursis sur demande + garanties) :

Pour une vue d’ensemble de la fiscalité selon les destinations, consultez notre hub fiscalité expatrié.


En résumé

L’exit tax concerne tous les contribuables ayant été résidents fiscaux français pendant 6 des 10 dernières années et détenant des titres au-delà de 800 000 euros ou représentant plus de 50% d’une société. Le mécanisme de sursis de paiement, automatique vers l’UE/EEE, permet souvent de différer, et parfois d’éviter, le paiement effectif.

La clé est l’anticipation : un départ mal préparé peut générer des obligations financières considérables, tandis qu’un départ bien structuré (timing, donations, choix de la destination) peut rendre l’exit tax parfaitement gérable, voire nulle.